En colère contre Dieu, et personne à qui le dire
Après un deuil, une maladie, une prière restée sans réponse, la colère arrive. Et avec elle, la peur de ne pas en avoir le droit.

Sommaire
On ne le dit pas comme ça. On dit qu'on est fatigué. Qu'on a besoin de temps. Qu'on prie moins en ce moment.
Mais la vérité, c'est autre chose. On a prié pour quelqu'un, et il est mort. On a demandé la guérison, et le diagnostic est tombé quand même. On a supplié pendant des mois, et rien n'a bougé. Alors quelque chose s'est durci à l'intérieur.
C'est de la colère. Contre Dieu.
Et presque aussitôt, une deuxième chose arrive, plus lourde que la première : la peur. La peur d'avoir franchi une ligne. La peur que le simple fait de ressentir ça dise quelque chose de terrible sur sa foi.
Alors on se tait. On continue de chanter le dimanche. Et on garde la colère pour soi, là où personne ne la voit.
En colère contre Dieu : on est beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit
Julie Exline est psychologue à la Case Western Reserve University, aux États-Unis. Avec ses collègues, elle a passé une dizaine d'années à étudier une question simple : que se passe-t-il quand on en veut à Dieu ?
Leurs travaux, publiés en 2011 dans le Journal of Personality and Social Psychology, s'appuient sur cinq études. Un échantillon de la population américaine, des étudiants, des personnes en deuil, des personnes qui ont eu un cancer.
Dans une grande enquête nationale de 1988 reprise par l'équipe, 62 % des gens disaient être parfois en colère contre Dieu. Chez les étudiants croyants, 87 % rapportaient des émotions négatives envers Dieu après un échec ou une perte. Parmi les personnes en deuil, 40 % disaient ressentir de la colère envers lui.
Presque deux sur trois. Ce n'est pas une exception. C'est une expérience ordinaire, dont presque personne ne parle.
Un autre résultat mérite qu'on s'y arrête. Chez ces mêmes personnes, les sentiments positifs envers Dieu restaient majoritaires. La colère ne remplaçait pas l'attachement. Elle coexistait avec lui. Exline l'a résumé ainsi, en substance : on peut être en colère contre Dieu tout en éprouvant pour lui de l'amour ou du respect. Les deux ne s'excluent pas.
Colère après un deuil : d'où elle vient
Les chercheurs ont aussi regardé ce qui déclenche cette colère. Et ce qu'ils ont trouvé ressemble beaucoup à ce qui nous met en colère contre une personne.
On en veut à Dieu quand on le tient pour responsable d'un mal grave. Quand ce qui arrive paraît cruel. Quand on ne parvient pas à y trouver un sens. Quand on a le sentiment d'être une victime.
Autrement dit, la colère contre Dieu n'est pas un caprice. Elle naît d'une relation. On n'en veut pas à quelqu'un dont on n'attend rien. On en veut à celui dont on espérait qu'il protège, qu'il réponde, qu'il empêche.
C'est pour ça que la question « pourquoi Dieu permet la souffrance » n'est presque jamais une question abstraite quand on la pose en pleine nuit. Ce n'est pas de la philosophie. C'est un reproche. Et souvent, c'est un nom et une date.
Se taire ou dire sa colère : ce que la recherche observe
C'est ici que les études deviennent les plus parlantes.
Le même travail de 2011 a suivi des personnes ayant eu un cancer, interrogées une première fois puis un an plus tard. La colère envers Dieu était associée à une moins bonne adaptation, au deuil comme à la maladie. Surtout quand elle restait non résolue au bout d'un an.
Ce n'est pas la colère passagère qui pèse. Exline le note ailleurs : la colère devient un problème quand elle est intense, fréquente, chronique. Quand elle s'installe et qu'on ne la regarde jamais.
Une autre étude de son équipe, publiée elle aussi en 2011, a demandé à des gens ce qui s'était passé quand ils avaient parlé de leur colère envers Dieu à quelqu'un. Ceux qui avaient reçu une réponse soutenante disaient plus souvent que leur foi en était sortie renforcée.
Mais environ la moitié avaient aussi reçu des réponses qui les avaient fait se sentir jugés, coupables ou honteux. Et ces réponses-là étaient liées à la suite : une colère qui dure, davantage d'efforts pour la cacher, et davantage de recours à l'alcool ou aux drogues.
On comprend mieux pourquoi tant de gens se taisent. Ils ont essayé une fois. On leur a répondu qu'il ne fallait pas parler comme ça.
Exline décrit aussi ce que coûte le silence. Garder pour soi une émotion intense est éprouvant. La colère qu'on refuse de voir ne disparaît pas. Elle se déplace. Contre les autres, contre soi-même, ou vers une foi qui se vide peu à peu de l'intérieur.
Est-ce un péché d'être en colère contre Dieu ?
La recherche ne répond pas à cette question. Ce n'est pas son rôle.
Mais elle a observé comment les croyants eux-mêmes voient les choses. Dans une autre étude, présentée en 2012, l'équipe d'Exline a constaté que questionner Dieu ou se plaindre à lui paraissait plus acceptable que la colère elle-même. Ce que la plupart voyaient clairement comme une faute, c'était autre chose : quitter la relation.
Et chez les personnes dont la foi tenait le mieux dans l'épreuve, on retrouvait souvent cette combinaison. Partir, non. Mais poser des questions dures, protester, se plaindre, oui.
Il y a là une distinction que beaucoup n'ont jamais entendue. Se détourner et crier ne sont pas la même chose. On peut crier vers quelqu'un précisément parce qu'on ne le quitte pas.
Dieu ne répond pas : ce que le texte laisse dire
Il y a dans la Bible des pages qu'on lit rarement à voix haute à l'église.
Les psaumes de lamentation, d'abord. Le psaume 13 s'ouvre sur une question répétée : jusques à quand ? Jusques à quand Dieu oubliera-t-il ? Jusques à quand cachera-t-il sa face ? Le psaume 22 commence par le cri que Jésus reprendra sur la croix : pourquoi m'as-tu abandonné ?
Jérémie, ensuite. Il dit à Dieu qu'il l'a saisi, vaincu, et que chaque jour il en est devenu un objet de moquerie. Il maudit le jour de sa naissance. Ailleurs, il reconnaît que Dieu est juste, et dans le même souffle il lui demande pourquoi les méchants prospèrent.
Et puis Job. Job a tout perdu. Ses amis viennent, s'assoient, puis se mettent à lui expliquer pourquoi il souffre. Job refuse leurs explications. Il ne retient rien.
C'est pourquoi je ne retiendrai point ma bouche, Je parlerai dans l'angoisse de mon cœur, Je me plaindrai dans l'amertume de mon âme. >Job 7:11
Il faut lire la fin du livre. Ce sont les amis que le texte reprend, pas Job. Ceux qui avaient défendu Dieu avec de belles phrases. Pas celui qui avait crié.
Le texte ne dit pas pourquoi la souffrance arrive. Il ne résout pas l'énigme. Mais il garde la trace de ces cris. Il ne les efface pas. Il les met même dans la bouche de ceux qu'il présente comme des hommes de foi.
Alors
Personne ne peut dire à ta place ce que tu dois faire de ta colère. Ni ce que Dieu en pense.
Mais il y a peut-être une différence entre la colère qu'on enterre et celle qu'on adresse. La première se tait et s'installe. La seconde parle à quelqu'un.
Ça peut tenir en une phrase. Je t'en veux. Je ne comprends pas. Je suis encore là.
Beaucoup, avant nous, n'ont pas trouvé de meilleure prière.
Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.
Sources
- Exline, Park, Smyth, Carey (2011). Anger toward God: social-cognitive predictors, prevalence, and links with adjustment to bereavement and cancer. Journal of Personality and Social Psychology (résumé, Europe PMC)
- At God We Rage: Anger at the Almighty Found to Be Common, Stephanie Pappas, LiveScience via NBC News (2011)
- Angry at God? If so, you're not alone, says CWRU psychologist, EurekAlert! (2011)
- Dare you protest against God? Perspectives from a CWRU psychology study, Case Western Reserve University (2012)
- Anger Toward God as a Spiritual Struggle, Julie Exline, Biola University Center for Christian Thought (2013)
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