Quand une pensée blasphématoire surgit en pleine prière
On ferme les yeux pour prier, et une phrase arrive qu'on n'a pas voulue. Puis la peur : et si c'était le péché qu'on ne pardonne pas ?
Cet article évoque le trouble obsessionnel compulsif.

Sommaire
On ferme les yeux. On commence à prier. Et une phrase arrive.
Une insulte. Une image. Un mot contre Dieu qu'on n'a pas choisi. On le repousse. Il revient. On recommence la prière depuis le début, pour qu'elle soit propre cette fois. Il revient encore.
Alors une autre pensée s'installe derrière la première, plus froide. Et si c'était ça, le péché qu'on ne pardonne pas ?
On n'en parle à personne. Comment dire à quelqu'un de l'église qu'on a pensé ça, et pendant la prière en plus ? On a honte avant même d'ouvrir la bouche.
Ce qu'on n'ose pas dire à voix haute, d'autres l'écrivent, souvent tard, sur des forums.
La peur d'avoir commis le péché contre le Saint-Esprit
Sur le forum La Cité catholique, une personne raconte avoir été « envahi, du jour au lendemain, de pensées intrusives très désagréables, blasphématoires au sujet de Dieu, Jésus, et même du Saint Esprit ».
Tout a commencé pendant une lecture de l'Évangile. Le passage où des pharisiens accusent Jésus d'être de mèche avec Satan. Elle a eu peur de commettre ce péché-là. Elle s'est dit, en elle-même, de ne pas blasphémer le Saint-Esprit. Et c'est à ce moment-là, écrit-elle, que les pensées ont commencé.
« J'ai honte, et je culpabilise énormément. »
Sur le site Je cherche Dieu, où répond un pasteur de Genève, quelqu'un pose la même question en quelques lignes. Catholique pratiquant depuis plusieurs mois, il voit venir ces pensées « involontairement », « de plus en plus souvent ». Puis il écrit : « J'ai peur que Dieu ne me pardonne pas. »
Ce ne sont pas des gens qui veulent blasphémer. Ce sont des gens terrifiés à l'idée de l'avoir fait.
Scrupulosité : un nom pour ce qu'on porte seul
La psychologie a un mot pour ça. Elle parle de scrupulosité.
L'International OCD Foundation, une fondation américaine consacrée au trouble obsessionnel compulsif, la définit comme une forme de TOC faite d'obsessions religieuses ou morales. La personne s'inquiète à l'excès que quelque chose qu'elle a pensé ou fait soit un péché.
Dans la liste des inquiétudes les plus fréquentes, sa fiche place le blasphème en premier. Viennent ensuite la peur d'avoir péché, de ne pas être assez pur, d'aller en enfer.
Le TOC religieux ne s'arrête pas à la peur. Il pousse à faire quelque chose pour la calmer. La même fiche décrit des confessions répétées à l'excès. Le besoin de redemander, encore et encore, à un responsable religieux ou à un proche si c'était grave. Et, à l'intérieur, des prières qui doivent être parfaites, des phrases saintes qu'on se répète, des marchés passés avec Dieu.
On peut se reconnaître là-dedans avec un malaise. Parce que de l'extérieur, ça ressemble à de la ferveur.
La fondation fait justement la différence. Le comportement scrupuleux dépasse souvent ce que la religion elle-même demande. Il se fixe sur un point minuscule et laisse de côté des choses plus importantes. Elle précise aussi que rien ne montre que le caractère moral ou religieux des personnes scrupuleuses soit différent de celui des autres. Elle cite parmi ceux qui en ont souffert Ignace de Loyola, Martin Luther, Alphonse de Liguori, John Bunyan.
Ce n'est pas nouveau. En 1995, Joseph W. Ciarrocchi a consacré un livre entier à la question, The Doubting Disease, « la maladie du doute », écrit pour ceux qui accompagnent les croyants dans ce combat. Son éditeur résume la scrupulosité en quelques mots : voir le péché là où il n'y en a pas.
Pensées blasphématoires : plus on les repousse, plus elles reviennent
Il y a dans le récit du forum un détail qui compte. Elle se dit de ne pas penser à quelque chose. Et c'est précisément ce qui arrive.
En 1987, le psychologue Daniel Wegner et ses collègues ont publié une expérience devenue célèbre. Ils demandaient à des participants de dire à voix haute tout ce qui leur passait par la tête pendant cinq minutes, en essayant de ne pas penser à un ours blanc. À chaque fois que l'ours revenait, ils devaient sonner une clochette.
La clochette a beaucoup sonné.
Et il y avait plus. Ceux qui avaient d'abord essayé de chasser l'ours blanc y pensaient ensuite davantage que ceux à qui on n'avait jamais rien interdit. Les chercheurs ont parlé d'effet rebond.
Wegner a proposé une explication. Pour ne pas penser à quelque chose, l'esprit doit sans cesse vérifier qu'on n'y pense pas. Et cette surveillance garde la pensée tout près. Ses travaux servent aujourd'hui à éclairer les pensées obsédantes.
Une autre étude aide à voir la chose autrement. En 2014, une équipe internationale à laquelle participait le psychologue Adam Radomsky, de l'université Concordia, a interrogé 777 étudiants dans 13 pays, sur six continents. 94 % d'entre eux avaient connu des pensées, des images ou des impulsions intrusives et non voulues.
Presque tout le monde, donc. La différence, selon Radomsky, n'est pas dans la pensée elle-même. Elle est dans ce qu'on en fait. La plupart des gens la trouvent bizarre et passent à autre chose. Ceux qui souffrent de TOC craignent qu'elle dise quelque chose de profond sur eux.
Peur de ne pas être pardonné : une pensée n'est pas un acte
La psychothérapeute Laurie Krauth, qui accompagne des personnes atteintes de TOC dans le Michigan, décrit une confusion qui revient souvent chez elles : croire qu'avoir une mauvaise pensée est aussi grave que faire quelque chose de mal.
C'est souvent là que la peur de ne pas être pardonné prend racine. Une pensée surgit. On la traite comme un acte. On la juge comme un acte. Et on attend la sentence.
Sur le même forum, une des réponses emploie un mot ancien de la tradition catholique : l'assentiment. La pensée qui vient n'est pas la même chose que la pensée qu'on accueille et qu'on fait sienne. D'autres traditions chrétiennes le disent avec d'autres mots. Ce que cela signifie pour le salut de quelqu'un, ce n'est pas à un magazine de le trancher. C'est une question à porter à un prêtre, un pasteur, quelqu'un qui connaît sa foi et qui connaît aussi ce trouble.
Il y a pourtant un piège que la fiche de l'IOCDF nomme sans détour. Demander sans cesse d'être rassuré fait partie des compulsions. On obtient une réponse. On respire une heure. Puis le doute revient, avec une nouvelle question, un nouveau détail, un nouveau « et si ».
Ce n'est pas un manque de foi. C'est ainsi que le trouble fonctionne.
Et il existe un soin. Selon l'International OCD Foundation, la scrupulosité répond aux mêmes traitements que les autres formes de TOC. Le principal traitement psychologique est la thérapie cognitive et comportementale, les TCC, avec une méthode appelée exposition avec prévention de la réponse. Certains médicaments font aussi partie des traitements du TOC. La fondation ajoute que le soin peut associer des responsables de la tradition religieuse de la personne.
Consulter un psychologue ou un psychiatre n'est pas trahir sa foi. C'est chercher quelqu'un qui connaît ce piège de l'intérieur.
Ce que le texte laisse faire
La Bible ne demande pas d'arriver avec des pensées triées.
Il y a dans les Psaumes une prière qui fait l'inverse de ce que fait la peur. La peur cache, vérifie, recommence. Le psalmiste, lui, ouvre la porte.
« Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon coeur ! Éprouve-moi, et connais mes pensées ! » >Psaume 139:23
Il ne dit pas ce que Dieu y trouvera. Il ne promet rien. Il ne nettoie pas avant. Il dit seulement : regarde.
On n'a peut-être encore osé en parler à personne. On peut commencer par écrire ce qui arrive, tel que ça arrive. Sans l'embellir. Sans chercher à prouver qu'on ne le pense pas.
Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.
Sources
- International OCD Foundation, « Scrupulosity » (fiche d'information, C. Alec Pollard, 2010)
- International OCD Foundation, « What is OCD & Scrupulosity? » (C. Alec Pollard, révisé par Jedidiah Siev, 2022)
- Laurie Krauth, « Scrupulosity: Blackmailed by OCD in the Name of God », Beyond OCD
- Joseph W. Ciarrocchi, *The Doubting Disease: Help for Scrupulosity and Religious Compulsions*, Paulist Press
- *The Doubting Disease*, notice Google Livres (1995)
- Wegner, Schneider, Carter et White, « Paradoxical effects of thought suppression », Journal of Personality and Social Psychology (1987)
- Simply Psychology, « Ironic Process Theory & The White Bear Experiment »
- ScienceDaily, « Surprising truth about obsessive-compulsive thinking » (université Concordia, avril 2014)
- La Cité catholique, « Pensées blasphématoires (non désirées) sur le Saint Esprit »
- Je cherche Dieu, « À mon esprit viennent des pensées de blasphèmes de plus en plus souvent, d'où viennent-elles ? » (avril 2021)
- Psaume 139:23, Louis Segond 1910
Sujets
Partager
À lire ensuite

Société · Enquête
« On m'a dit de prier, pas d'aller voir un médecin »
Dépression, anxiété, et cette phrase qui tombe comme un verdict : tu manques de foi. Ce que les croyants vivent en silence, et ce que disent les études.

Quand on n'a plus envie de prier
Ça n'arrive pas d'un coup. Ça s'installe.

Je doute, et je ne peux le dire à personne
On chante avec les autres. On ferme les yeux au bon moment. Et à l'intérieur, une question qu'on n'ose pas poser à voix haute.
La lettre AyinPrayer
Une sélection d’articles, chaque semaine. Rien d’autre.
