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SociétéEnquête

« On m'a dit de prier, pas d'aller voir un médecin »

Dépression, anxiété, et cette phrase qui tombe comme un verdict : tu manques de foi. Ce que les croyants vivent en silence, et ce que disent les études.

Cet article évoque la dépression et les idées suicidaires.

Par La rédaction AyinPrayer6 min de lecture
Ayin, image provisoire
Sommaire
  1. Dépression et manque de foi : la phrase qui fait taire
  2. Chrétien et dépression : ce que disent les chiffres
  3. Prier ou consulter un psy : un faux choix
  4. Croyant et psychologue : la honte de la salle d'attente
  5. Anxiété et foi : ce que le texte montre

Ça se dit à voix basse. Souvent après le culte, ou à la sortie de la messe, dans un coin.

On a fini par avouer qu'on ne dort plus. Que tout pèse. Qu'on pleure dans la voiture sans savoir pourquoi. Qu'on a peur, tout le temps, d'une chose qui n'a pas de nom.

Et la réponse arrive. Gentille, sûre d'elle. Il faut prier davantage.

Personne n'a dit « va voir un médecin ». Ou quelqu'un l'a dit, mais avec une petite gêne, comme on avoue un échec.

Alors on rentre chez soi avec deux poids au lieu d'un. La tristesse qui ne part pas. Et maintenant la honte de ne pas croire assez pour qu'elle parte.

Dépression et manque de foi : la phrase qui fait taire

Sur les forums chrétiens, en français, en anglais, en portugais, la même scène revient. Quelqu'un décrit des semaines sans goût à rien. Quelqu'un d'autre répond qu'un chrétien devrait être joyeux.

Au Brésil, c'est plus fort qu'ailleurs, surtout dans les Églises de la prospérité. La dépression y est parfois dite spirituelle, parfois démoniaque. Des médecins chrétiens de l'Associação Médica Ágape l'écrivent sans détour : par peur d'être jugés « mauvais chrétiens » ou « de peu de foi », certains évitent de chercher une aide médicale.

En France, les phrases ont l'air plus aimables. Dans un texte publié sur Top Chrétien, Anne Bersot en a relevé quelques-unes. « Un chrétien triste est un triste chrétien. » « Mais enfin ressaisis-toi ! »

Ce qu'on retient de ces phrases, ce n'est pas leur contenu. C'est ce qu'elles font. Elles ferment la conversation. Et on apprend vite à répondre « tout va bien, merci Seigneur » quand on nous demande comment on va.

Chrétien et dépression : ce que disent les chiffres

Ce n'est pas une impression. On l'a mesuré.

En septembre 2013, Lifeway Research a interrogé 1 001 Américains. 35 % étaient d'accord avec cette phrase : avec seulement l'étude de la Bible et la prière, des personnes atteintes d'une maladie mentale grave, comme la dépression, pourraient s'en sortir. Chez les chrétiens évangéliques, fondamentalistes ou « nés de nouveau », c'était 48 %. Chez les autres, 27 %.

L'année suivante, le même institut a interrogé 1 000 pasteurs protestants, et 355 protestants vivant avec une dépression modérée ou sévère, un trouble bipolaire ou une schizophrénie. 49 % des pasteurs disaient parler rarement ou jamais de maladie mentale à leur assemblée. Du côté des personnes concernées, 59 % souhaitaient que leur église en parle ouvertement. 13 % avaient cessé d'aller à l'église ou n'en trouvaient pas.

Un chiffre de cette étude se remarque moins. 23 % des pasteurs disaient avoir eux-mêmes traversé une maladie mentale.

En 2007, le chercheur Matthew Stanford a publié une enquête auprès de 293 chrétiens touchés par un trouble psychique. La majorité avait été accueillie. Mais environ 30 % racontaient une interaction négative avec leur église : l'abandon, la maladie attribuée à des démons, ou à un péché personnel. Les femmes étaient plus souvent que les hommes celles dont le trouble était minimisé, ou à qui on disait de ne pas prendre de traitement psychiatrique.

Et ce n'est pas rare. En France, selon Santé publique France, 12,5 % des 18-85 ans auraient vécu un épisode dépressif caractérisé en 2021, dans les douze mois précédant l'enquête. L'OMS estime que 5,2 % des adultes dans le monde vivent avec une dépression. Elle note aussi que dans les pays riches, seul un tiers environ des personnes concernées reçoivent des soins. Parmi les obstacles, elle cite la stigmatisation.

Prier ou consulter un psy : un faux choix

Au Royaume-Uni, le chercheur Christopher Lloyd a longuement écouté huit chrétiens évangéliques en souffrance psychique. L'une d'eux raconte qu'on lui a dit qu'elle n'avait besoin d'aucune aide médicale, ni d'aucun traitement, que tout pouvait se régler par la prière. Un autre dit qu'il n'existait, dans son église, aucun langage pour relier ce qu'il vivait à sa foi.

C'est peut-être le fond du problème. Pas la prière. L'absence de mots.

La question « prier ou consulter » suppose qu'il faut choisir. Qu'aller voir quelqu'un, c'est retirer sa confiance à Dieu pour la donner à un cabinet médical. Les médecins brésiliens de l'Ágape font une comparaison simple : on ne se demande pas s'il faut prier ou soigner un diabète, ou un asthme. On fait les deux, et personne n'y voit une trahison.

Certains font déjà les deux. Ils n'osent juste pas le dire.

Croyant et psychologue : la honte de la salle d'attente

Il y a le premier rendez-vous. On s'assoit dans la salle d'attente avec l'impression de faire quelque chose de défendu. On se demande si on aurait dû tenir encore un peu. Prier encore un peu.

Il y a la boîte de médicaments qu'on range au fond d'un tiroir. Le groupe de maison à qui on ne dit rien. Le responsable à qui on répond qu'on est juste fatigué.

Il y a l'anxiété, aussi, qui ne ressemble à rien de spirituel. Le cœur qui s'emballe dans le métro. La gorge qui se serre avant une réunion. Et quelqu'un qui rappelle qu'un croyant ne devrait s'inquiéter de rien, comme si c'était une consigne qu'on refusait d'appliquer.

Dans les témoignages, se faire soigner revient parmi ce qui a aidé. Pas à la place de la foi. À côté.

Anxiété et foi : ce que le texte montre

Élie vient d'affronter les prophètes de Baal au mont Carmel. Puis il fuit, menacé de mort. Il marche une journée dans le désert, s'assoit sous un genêt et demande à mourir. C'est assez.

Ce qui suit est d'une sobriété étonnante.

Il se coucha et s'endormit sous un genêt. Et voici, un ange le toucha, et lui dit: Lève-toi, mange. Il regarda, et il y avait à son chevet un gâteau cuit sur des pierres chauffées et une cruche d'eau. Il mangea et but, puis se recoucha. >1 Rois 19:5-6

Pas de reproche. Pas de sermon sur le manque de foi. Pas de « prie davantage ». Du pain, de l'eau, du sommeil. Le texte s'occupe d'abord du corps.

Il ne dit pas que tout va s'arranger. Il ne dit pas combien de temps ça dure. Il montre seulement qu'un homme épuisé, qui voulait mourir, n'a pas été traité comme un mauvais croyant.

On peut prier dans une salle d'attente. On peut prier en avalant un comprimé. On peut ne pas arriver à prier du tout, et parler quand même à un médecin ou à un psychologue. Ces personnes existent. Elles sont là pour ça.

Si ça devient trop lourd >En France, le 3114 est le numéro national de prévention du suicide : 24 h/24, gratuit.En Belgique, le Centre de prévention du suicide répond au 0800 32 123.En Suisse, La Main Tendue répond au 143.Au Canada, on peut appeler le 988.Ailleurs, les urgences locales ou un médecin.
La rédaction AyinPrayer

Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.

Sources

  1. Lifeway Research, « Mental Health: Half of evangelicals believe prayer can heal mental illness » (2013)
  2. Lifeway, « New Research: Mental Illness Remains Taboo Topic for Many Pastors » (2014)
  3. Matthew S. Stanford, « Demon or disorder: A survey of attitudes toward mental illness in the Christian church », Mental Health, Religion and Culture (2007)
  4. Christopher E. M. Lloyd, « Contending with Spiritual Reductionism: Demons, Shame, and Dividualising Experiences Among Evangelical Christians with Mental Distress », Journal of Religion and Health (2021)
  5. Santé publique France, BEH 2023 n° 2, « Prévalence des épisodes dépressifs en France chez les 18-85 ans : résultats du Baromètre santé 2021 »
  6. Organisation mondiale de la santé, « Dépression », principaux faits
  7. Associação Médica Ágape, « Depressão e cristianismo : cristãos também enfrentam a depressão ? », Ultimato
  8. Anne Bersot, « Chrétien et dépressif ? », Top Chrétien
  9. La Bible, Louis Segond 1910, 1 Rois 19

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