« Pas plus que tu ne peux porter » : une phrase qui n'est pas biblique
On l'entend à l'hôpital, aux enterrements, dans les messages de soutien. Tout le monde la croit dans la Bible. Elle n'y est pas, et elle fait mal à ceux qui n'en peuvent plus.

Sommaire
On te l'a peut-être dit dans un couloir d'hôpital. Ou à la sortie d'un enterrement. Ou dans un message, avec un cœur à la fin.
Dieu ne t'envoie jamais plus que ce que tu peux porter.
La personne voulait bien faire. Elle voulait dire : tu vas tenir. Mais toi, ce jour-là, tu ne tenais pas. Et la phrase a laissé une question derrière elle. Si Dieu ne donne pas plus que ce qu'on peut porter, et que moi je m'effondre, alors c'est moi qui ne suis pas à la hauteur.
C'est une phrase que presque tout le monde croit tirée de la Bible. Elle n'y est pas.
« Dieu ne donne pas plus que ce qu'on peut supporter » : est-ce dans la Bible ?
Non. Ces mots-là ne figurent nulle part dans le texte.
D'où vient la phrase exactement, personne ne le sait. On ne lui connaît pas d'auteur, pas de date, pas de premier sermon. Un pasteur luthérien américain, Terry Bowes, la décrit comme une promesse biblique qui s'est raccourcie avec le temps, jusqu'à devenir une théologie d'autocollant de voiture. On lui a même trouvé une signature célèbre : une citation attribuée à Mère Teresa, où elle dirait savoir que Dieu ne lui donnera rien qu'elle ne puisse porter, et regretter qu'il lui fasse autant confiance. Le centre qui gère son héritage la range parmi les citations qui lui sont faussement attribuées.
Ce qu'on sait, c'est d'où la phrase croit venir. D'un seul verset.
Ce que dit vraiment 1 Corinthiens 10:13
« Aucune tentation ne vous est survenue qui n'ait été humaine, et Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces; mais avec la tentation il préparera aussi le moyen d'en sortir, afin que vous puissiez la supporter. » >1 Corinthiens 10:13
Il faut lire autour. Paul écrit à une communauté de Corinthe, et il vient de rappeler ce qui est arrivé aux Israélites dans le désert. Juste avant, il leur dit de ne pas devenir idolâtres, de ne pas se livrer à l'impudicité. Juste après, au verset 14, il leur dit de fuir l'idolâtrie.
Le sujet, c'est la tentation. La pression qui pousse à faire le mal. Pas le cancer, pas le deuil, pas la dépression, pas le licenciement.
Il faut être honnête sur un point. Le mot grec, peirasmos, peut vouloir dire tentation, mais aussi épreuve, mise à l'épreuve. C'est le contexte qui tranche. Certaines traductions françaises, comme la Nouvelle Bible Segond, écrivent d'ailleurs « épreuve » dans ce verset. Mais même lu ainsi, le verset ne dit pas que Dieu envoie les malheurs et qu'il les dose selon nos forces. Il parle d'une issue, d'un moyen d'en sortir. Et il ne dit pas que celui qui s'écroule a raté quelque chose.
Entre ce verset et la phrase qu'on répète, il y a donc un glissement. On a remplacé « tentation » par « tout ce qui t'arrive ». On a remplacé « un moyen d'en sortir » par « tu dois pouvoir tenir ».
Quand la phrase blesse : la positivité toxique chrétienne
Kate Bowler enseigne à la faculté de théologie de l'université Duke. À 35 ans, elle a appris qu'elle avait un cancer du côlon de stade 4. Elle en a tiré un livre au titre explicite : Everything Happens for a Reason (And Other Lies I've Loved). Tout arrive pour une raison, et autres mensonges que j'ai aimés. Parmi les phrases qu'elle a du mal à entendre, il y a celle-ci. Dieu ne te donne pas plus que ce que tu peux porter.
Les psychologues ont un nom pour ce genre de réconfort : la positivité toxique. Un centre canadien de santé mentale étudiante la définit comme le déni et le rejet du stress, du négatif, de toute émotion perçue comme mauvaise, au profit d'une vision optimiste. Le problème n'est pas l'espoir. C'est le moment où l'espoir sert à faire taire ce que l'autre ressent. On appelle ça une invalidation : ce que tu vis est réel, mais la réponse qu'on te fait sous-entend que ça ne devrait pas l'être.
Il y a une étude qui dit cela très simplement. En 2012, dans la revue Emotion, le psychologue Brock Bastian et ses collègues ont publié quatre études. Leur conclusion : quand les gens pensent que les autres attendent d'eux qu'ils ne soient pas tristes, ils sont tristes plus souvent et plus intensément. Pas moins. Plus. Parce qu'à la tristesse s'ajoute le jugement qu'on porte sur soi : je ne devrais pas me sentir comme ça.
C'est exactement ce que fait la phrase. Elle n'enlève rien au poids. Elle ajoute la honte de ne pas le porter.
Dans les forums chrétiens qu'on a lus pour préparer ce magazine, on l'a retrouvée. Pas parmi les phrases qui aident. Parmi celles qui blessent, à côté de « prie plus » et de « tout arrive pour une raison ».
Le spiritual bypassing : sauter par-dessus la douleur
Il existe un autre mot, venu d'ailleurs. Dans les années 1980, le psychothérapeute américain John Welwood, qui pratiquait le bouddhisme, a remarqué quelque chose dans sa propre communauté et en lui-même. Des gens se servaient d'idées et de pratiques spirituelles pour éviter de faire face à leurs blessures, à leurs émotions non réglées. Il a appelé ça le spiritual bypassing, le contournement spirituel. Il parlait d'une transcendance prématurée : vouloir s'élever au-dessus du côté brut et désordonné de notre humanité avant de l'avoir vraiment regardé en face.
Welwood ne parlait pas des Églises. Mais le mécanisme est reconnaissable. Une vérité de foi, ou qui en a l'air, arrive au moment exact où quelqu'un aurait besoin qu'on s'asseye à côté de lui. Et elle ferme la conversation.
Ce que le texte montre à la place
Le plus étrange, c'est que la Bible elle-même contredit la phrase. Et c'est Paul, le même Paul, qui le fait.
« Nous ne voulons pas, en effet, vous laisser ignorer, frères, au sujet de la tribulation qui nous est survenue en Asie, que nous avons été excessivement accablés, au delà de nos forces, de telle sorte que nous désespérions même de conserver la vie. » >2 Corinthiens 1:8
Au-delà de nos forces. L'expression est là, dans la même traduction que 1 Corinthiens 10:13. Paul ne dit pas qu'il a tenu parce que l'épreuve était à sa mesure. Il dit qu'elle ne l'était pas. Qu'il a désespéré. Et il l'écrit à une Église, sans le cacher.
Il n'est pas le seul.
Élie, après avoir fui dans le désert, s'assoit sous un genêt et demande la mort. Il dit que c'est assez. Il s'endort. Et quand un ange vient le toucher, il ne lui fait pas la morale. Il lui dit de se lever et de manger, parce que le chemin est trop long pour lui. Le texte dit trop long. Il ne dit pas à sa mesure.
Job maudit le jour de sa naissance. Il demande pourquoi espérer quand il n'a plus de force. Il demande si son corps est de pierre, s'il est d'airain.
Aucun de ces textes ne dit à ces gens qu'ils devraient pouvoir porter ce qu'ils portent. Ils disent qu'ils n'en peuvent plus. Et le texte les laisse le dire.
Alors, qu'est-ce qu'on dit ?
Peut-être moins.
Peut-être qu'à celui qui s'effondre, on n'a pas à expliquer pourquoi il devrait tenir. Peut-être qu'on peut simplement reconnaître que c'est trop. Que c'est trop lourd, et que ce n'est pas un échec de le dire.
Et si c'est toi qui es à terre ce soir, la Bible ne te demande pas de faire semblant d'être plus solide que Paul, qu'Élie ou que Job. Eux non plus ne l'étaient pas.
Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.
Sources
- 1 Corinthiens 10, Louis Segond 1910 (info-bible.org)
- 2 Corinthiens 1, Louis Segond 1910 (info-bible.org)
- 1 Rois 19, Louis Segond 1910 (Bible Study Tools)
- Job, Louis Segond 1910 (info-bible.org)
- 1 Corinthiens 10:13, Nouvelle Bible Segond (Bible.com)
- Peirasmos, Strong 3986 (Bible Hub)
- Colin Mattoon, « Moving Beyond "God Won't Give You More Than You Can Handle" » (Biblical Counseling Coalition)
- Terry L. Bowes, « God will never give you more than you can handle » (Living Lutheran)
- Citations faussement attribuées à Mère Teresa (Mother Teresa Center)
- Kate Bowler, *Everything Happens for a Reason (And Other Lies I've Loved)*
- Kelly Corrigan Wonders, entretien avec Kate Bowler
- Toxic Positivity (Centre for Innovation in Campus Mental Health)
- Bastian et al., « Feeling Bad About Being Sad », *Emotion*, 2012
- Entretien avec John Welwood par Tina Fossella (Tricycle, 2011)
- Spiritual bypass (Wikipédia, en anglais)
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