Debout, face à l'orient : comment priaient les premiers chrétiens
Trois fois par jour, à des heures fixes, souvent debout et tournés vers l'est. Ce que les textes des premiers siècles disent de la prière, et ce qu'ils laissent dans l'ombre.

Sommaire
On imagine parfois les premiers chrétiens priant n'importe quand, n'importe comment, dans une grande liberté sans forme.
Les textes racontent autre chose. Des heures précises. Une prière apprise par cœur. Des gestes, une direction, des chants repris en chœur.
Ils ont aussi leurs silences. Et sur certains points, les historiens ne sont pas d'accord.
Des heures héritées du judaïsme
Les premiers disciples de Jésus sont juifs. Ils prient comme on prie autour d'eux.
Le livre de Daniel décrit déjà cette habitude.
« Lorsque Daniel sut que le décret était écrit, il se retira dans sa maison, où les fenêtres de la chambre supérieure étaient ouvertes dans la direction de Jérusalem; et trois fois le jour il se mettait à genoux, il priait, et il louait son Dieu, comme il le faisait auparavant. » >Daniel 6:10
Dans le judaïsme, cette prière trois fois par jour prendra la forme de trois offices : le matin, l'après-midi et le soir. La tradition rabbinique relie leurs horaires à ceux des sacrifices quotidiens du Temple de Jérusalem.
Mais à quel moment ce rythme est-il devenu une règle fixe ? On ne le sait pas avec précision. La grande prière juive appelée Amidah remonte en partie à l'époque du Second Temple. Sa mise en forme commune est attribuée à Rabban Gamaliel II, après la destruction du Temple en 70. Elle se situe entre 70 et le début du IIIe siècle, sans plus de précision.
Le livre des Actes des Apôtres, lui, montre les disciples fidèles à ces heures.
« Pierre et Jean montaient ensemble au temple, à l'heure de la prière: c'était la neuvième heure. » >Actes 3:1
La neuvième heure, c'est le milieu de l'après-midi. Ailleurs, Pierre monte sur un toit pour prier « vers la sixième heure », vers midi (Actes 10:9).
Le texte ne décrit pas pour autant un horaire chrétien. Il montre des gens qui prient aux heures qu'ils connaissent déjà.
Le Notre Père, trois fois par jour
Le premier texte qui organise la prière chrétienne de manière explicite s'appelle la Didachè, « l'enseignement ». C'est un petit manuel de vie communautaire, longtemps perdu. Le métropolite Philothée Bryennios en retrouve une copie grecque en 1873 à Constantinople, dans un manuscrit daté de 1056. Il la publie en 1883.
Sa date de rédaction est discutée. La plupart des chercheurs la placent au Ier siècle, souvent vers la fin. D'autres pensent à une compilation plus tardive, jusque vers 150, à partir de couches plus anciennes.
Le chapitre 8 parle du jeûne et de la prière. Il demande de ne pas jeûner les mêmes jours que les « hypocrites », le lundi et le jeudi, mais le mercredi et le vendredi. Puis il donne le texte du Notre Père, proche de celui de l'Évangile de Matthieu, qui se termine par une louange à la puissance et à la gloire de Dieu. Et une consigne courte : « Priez ainsi trois fois par jour. »
C'est tout. Le texte ne dit pas à quelles heures. On lit souvent qu'il s'agissait du matin, de midi et du soir, par analogie avec la pratique juive. C'est plausible. Mais c'est une déduction, pas ce que la Didachè écrit.
Le rythme est hérité. Le contenu est nouveau.
Tertullien et les heures du jour
Autour de l'an 200, à Carthage, en Afrique du Nord, Tertullien écrit un traité entier sur la prière, le De oratione. Il commente le Notre Père ligne par ligne. Il le décrit comme un abrégé de tout l'Évangile.
Il y ajoute une remarque importante : après cette prière de base, chacun peut présenter ses propres demandes, selon sa situation.
Sur les horaires, il est prudent. Il rappelle que rien n'a été prescrit, sinon de prier en tout temps et en tout lieu. Puis il recommande quand même trois heures, la troisième, la sixième et la neuvième, qu'il trouve mises en valeur dans l'Écriture. Il cite Daniel et les Actes. Il demande de prier au moins trois fois par jour, en plus des prières dues au lever du jour et à la tombée de la nuit.
Tertullien parle aussi des psaumes. Les plus assidus, écrit-il, ajoutent à leurs prières l'alléluia et des psaumes dont l'assemblée reprend la fin. Les chrétiens ont donc emprunté au judaïsme non seulement des heures, mais aussi un livre de prière : le psautier.
Un témoin extérieur va dans le même sens. Vers 110, Pline le Jeune, gouverneur romain de Bithynie, écrit à l'empereur Trajan. Il rapporte que les chrétiens se réunissent un jour fixé, avant le lever du soleil, pour chanter un hymne au Christ comme à un dieu.
Debout, mains ouvertes
La prière juive centrale, l'Amidah, tire son nom d'un mot hébreu qui signifie « debout ». Les premiers chrétiens prient souvent dans la même posture.
Tertullien décrit des mains levées et même étendues, à l'image du Christ sur la croix. Il demande de les lever avec mesure, sans ostentation. Les fresques des catacombes romaines montrent de nombreuses figures dans cette attitude, qu'on appelle l'orant : debout, bras ouverts, paumes vers le ciel. Le geste lui-même est bien plus ancien que le christianisme.
On se met aussi à genoux. Mais pas n'importe quand. Pour Tertullien, le dimanche, jour de la résurrection, et pendant le temps de Pentecôte, on ne s'agenouille pas : c'est un temps de joie. Les jours de jeûne, en revanche, la prière se fait à genoux.
Il signale que ces usages varient selon les communautés. En 325, le concile de Nicée tranche pour tous dans son vingtième canon : le dimanche et pendant Pentecôte, on prie debout.
Tournés vers l'orient
Il y a enfin la direction. Daniel priait vers Jérusalem. Les chrétiens, eux, se tournent vers l'est.
Tertullien en témoigne de manière indirecte. Dans son Apologétique, vers 197, il répond à ceux qui accusent les chrétiens d'adorer le soleil. L'idée vient sans doute, écrit-il, de ce qu'on les sait tournés vers l'orient pour prier.
Clément d'Alexandrie et Origène, au début du IIIe siècle, en parlent aussi. Au IVe siècle, Basile de Césarée range cet usage parmi les plus anciennes traditions non écrites de l'Église.
Les raisons avancées sont surtout symboliques. Le Christ comparé au soleil levant. Le jardin d'Éden planté à l'orient. L'attente de son retour, que l'Évangile compare à un éclair venu de l'est. Le Nouveau Testament, lui, ne prescrit aucune direction de prière.
La Tradition apostolique, un texte qui divise
Un autre texte décrit une journée entière rythmée par la prière. On l'appelle la Tradition apostolique.
Il demande de prier au réveil, à la troisième, à la sixième et à la neuvième heure, avant de dormir, à minuit et au chant du coq. Chaque heure est reliée à un moment de la Passion. À la troisième heure, le Christ est cloué à la croix. À la sixième, l'obscurité tombe. À la neuvième, son côté est percé.
Ce texte a longtemps été attribué à Hippolyte de Rome et daté des environs de 215. Ce serait alors un témoin précieux de la pratique romaine au début du IIIe siècle.
Mais l'attribution est aujourd'hui très discutée. Des chercheurs comme Paul Bradshaw, Maxwell Johnson et Phillips y voient une « littérature vivante », un assemblage de sources d'époques différentes, du IIe au IVe siècle. Ils proposent une compilation vers 375-400, peut-être en Égypte ou en Syrie. Le texte nous est parvenu à travers des versions latine, copte et éthiopienne, pas dans sa langue d'origine.
Selon l'hypothèse retenue, on lit soit Rome vers 215, soit des pratiques plus tardives réunies sous un nom ancien.
Ce qui a changé, ce qui est resté
À partir du IVe siècle, ces heures s'organisent. Les cathédrales ont leurs offices, les monastères les leurs. Au VIe siècle, la règle de saint Benoît fixe sept offices de jour et un de nuit, en s'appuyant sur deux versets du psaume 119 : sept fois le jour, et au milieu de la nuit.
Une habitude personnelle devient une liturgie commune.
Mais le fond reste reconnaissable. Des moments fixes dans la journée. Le Notre Père. Les psaumes, qui forment encore aujourd'hui le cœur de la prière des heures dans plusieurs traditions chrétiennes. Et, chez beaucoup, l'habitude de prier debout ou tourné vers l'est.
Les premiers chrétiens n'ont pas inventé la prière à heures fixes. Ils l'ont reçue. Ce qu'ils y ont mis, c'est une prière nouvelle et une mémoire : celle d'une journée de Passion, relue heure par heure.
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Sources
- La Didachè, traduction anglaise de M. B. Riddle, Ante-Nicene Fathers, vol. 7 (New Advent)
- La Didachè, texte français (livres-mystiques.com, d'après Émile Besson)
- Didache, Wikipédia (anglais) : datation, découverte par Bryennios
- Didachè, Wikipédia (français)
- Tertullien, De oratione (On Prayer), traduction anglaise de S. Thelwall (New Advent)
- Tertullien, Apologétique, ch. 16, traduction anglaise (New Advent)
- La Tradition apostolique, traduction anglaise de Burton Scott Easton (1934, Project Gutenberg)
- Apostolic Tradition, Wikipédia (anglais) : attribution et débats
- Amidah, Wikipédia (anglais) : histoire et datation
- Fixed prayer times, Wikipédia (anglais)
- Ad orientem, Wikipédia (anglais) : la prière vers l'est
- Orans, Wikipédia (anglais)
- Concile de Nicée (325), canons, traduction anglaise (New Advent)
- Pline le Jeune sur les chrétiens, Wikipédia (anglais)
- Canonical hours, Wikipédia (anglais) : développement et règle de saint Benoît
- Daniel 6:10, Louis Segond 1910
- Actes 3:1 ; 10:9 ; 10:30, Louis Segond 1910
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