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Bible & HistoireContexte

« Je puis tout » : le verset des gagnants, écrit en prison

On le lit sur des maillots, des tatouages, des posts de motivation. Paul l'a écrit enchaîné, pour dire merci et parler de la faim. Ce n'était pas une promesse de réussite.

Par La rédaction AyinPrayer7 min de lecture
Ayin, image provisoire
Sommaire
  1. « Je puis tout par celui qui me fortifie » : ce qu'on lit sur les maillots
  2. Philippiens 4:13, signification : une lettre de prison
  3. « Je peux tout faire par Christ » : d'où vient la version qu'on connaît
  4. Un verset sorti de son contexte, et ceux qui échouent
  5. Ce que Paul avait appris

On l'a vu écrit partout. Sur un bracelet. Sur l'avant-bras d'un joueur. Sous une photo de salle de sport, avec un emoji flamme. Dans la marge d'un cahier, la veille d'un examen.

Je puis tout par celui qui me fortifie.

Lu comme ça, le verset sonne comme un contrat. Tu crois, tu te bats, et Dieu te fait gagner. Et c'est peut-être pour ça qu'il reste en travers de la gorge le jour où tu perds. Le jour où tu rates le concours, où le couple ne tient pas, où le corps lâche. Si je peux tout, et que je n'ai pas pu, alors qu'est-ce qui cloche chez moi ?

La question est réelle. Mais elle part d'une lecture que Paul n'a jamais écrite.

« Je puis tout par celui qui me fortifie » : ce qu'on lit sur les maillots

Le verset a une histoire dans le sport. Le 27 juillet 2009, la couverture de Sports Illustrated montre Tim Tebow, quarterback de l'université de Floride. Sous ses yeux, dans le noir qu'on met contre le reflet du soleil, il a écrit « Phil. 4:13 ». Tebow inscrivait régulièrement des références bibliques à cet endroit pendant ses matchs universitaires. La NCAA, qui gère le sport universitaire américain, a interdit les messages sur ce noir en 2010.

On ne juge pas Tebow. Le problème n'est pas un joueur. C'est ce que l'image a installé dans les têtes : Philippiens 4:13 comme le verset de la victoire.

Le journaliste Jonathan Merritt a relevé la même pente chez les prédicateurs. Il cite un message de Joel Osteen de janvier 2013, qui assure que tout est possible à ceux qui croient, et que si Dieu dit que tu peux, tu peux.

Philippiens 4:13, signification : une lettre de prison

Il faut relire ce qui vient juste avant.

« Ce n'est pas en vue de mes besoins que je dis cela, car j'ai appris à être content de l'état où je me trouve. Je sais vivre dans l'humiliation, et je sais vivre dans l'abondance. En tout et partout j'ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l'abondance et à être dans la disette. Je puis tout par celui qui me fortifie. » >Philippiens 4:11-13

Paul n'écrit pas depuis un vestiaire. Plus haut dans la même lettre, il dit que tout le prétoire sait qu'il est « dans les liens » à cause du Christ. Il est prisonnier.

Et le passage est un mot de remerciement. Au verset 10, il dit sa joie : les chrétiens de Philippes ont renouvelé leur attention pour lui. Au verset 18, on comprend de quoi il parle. Il a reçu, par un certain Épaphrodite, ce qu'ils lui ont envoyé. Un don, pour un homme enfermé.

Alors Paul précise. Il ne dit pas merci pour réclamer davantage. Il a appris à être content dans l'état où il se trouve. Le mot grec traduit par « content », autarkês, n'apparaît qu'une fois dans tout le Nouveau Testament, ici. C'est un mot que les philosophes stoïciens aimaient, pour parler de celui qui ne dépend pas des circonstances.

Le « tout » du verset 13, c'est donc ce « tout » du verset 12. Avoir faim et être rassasié. Manquer et avoir trop. Le bibliste Ben Witherington, cité par le Christian Post, note que le verbe grec veut dire être capable, être fort, plutôt que faire. Il propose de le lire comme : je suis assez fort pour supporter toutes choses en celui qui me donne la force.

Ce n'est pas le verset de celui qui gagne. C'est celui de quelqu'un qui tient, qu'il gagne ou qu'il perde.

« Je peux tout faire par Christ » : d'où vient la version qu'on connaît

Beaucoup de gens citent le verset avec le mot « Christ » dedans. Il y a une raison.

Les manuscrits grecs ne disent pas tous la même chose. Les éditions critiques, comme celle de Westcott et Hort en 1881, écrivent seulement « celui qui me fortifie ». Le texte byzantin et le Textus Receptus, sur lequel s'appuient des traductions anciennes, ajoutent « Christ ». La Louis Segond de 1910 garde « celui qui me fortifie ».

Ça ne change pas le sens de fond. Pour Paul, celui qui fortifie, c'est bien le Christ. Mais la formule « je peux tout faire » ajoute un verbe que le texte n'a pas. Elle fait glisser le verset de l'endurance vers l'action. Et de l'action vers la performance.

Un verset sorti de son contexte, et ceux qui échouent

Ce glissement n'est pas propre aux Églises. Il ressemble à une idée qui court partout : si tu y crois assez, ça arrivera.

La journaliste Barbara Ehrenreich l'a rencontrée au moment d'un cancer du sein. Elle cherchait du soutien. Elle a trouvé des appels constants à rester positive, et même à accueillir la maladie comme un cadeau. Quand elle a posté un message intitulé « en colère », on lui a conseillé de courir chez un thérapeute. Dans un entretien de 2009 à Democracy Now, elle résume la logique : si quelque chose de mauvais t'arrive, c'est que tu as une mauvaise attitude. Et elle parle du poids posé sur quelqu'un qui souffre déjà d'une maladie grave, et qui doit en plus surveiller son humeur en permanence.

Kate Bowler, qui enseigne à l'université Duke, a étudié pendant des années l'Évangile de la prospérité, cette prédication qui promet santé et réussite à ceux qui croient bien. Dans un entretien au think tank britannique Theos, elle décrit le revers : si la guérison ne vient pas, c'est qu'on a pensé ou parlé négativement. Elle ajoute que le manifesting à la mode en est une version sans Dieu. Et elle raconte sa propre question, à 35 ans, malade d'un cancer : qu'est-ce que ça disait d'elle ?

La psychologie apporte aussi une nuance. Il faut la lire avec prudence. Les psychologues Heather Barry Kappes et Gabriele Oettingen, de l'université de New York, ont publié en 2011 quatre expériences. Se représenter un avenir idéal donnait aux participants moins d'énergie que des pensées qui le mettaient en question, que des pensées négatives ou neutres. Ça ne dit rien sur la foi. Ça dit seulement que se répéter qu'on va réussir n'est pas la force qu'on croit.

Mis bout à bout, le mécanisme est simple. Une phrase promet la victoire. La victoire ne vient pas. Et il ne reste qu'une explication disponible : toi. Pas assez de foi. Pas assez de prière. Pas assez de volonté. À l'échec s'ajoute la faute.

Ce que Paul avait appris

Le mot qui revient deux fois dans le passage, c'est « appris ». J'ai appris à être content. J'ai appris à avoir faim.

Paul ne dit pas qu'il n'a jamais manqué. Il dit qu'il a manqué. Il ne dit pas qu'il a toujours été rassasié. Il dit qu'il a eu faim. Le verset qu'on imprime sur les maillots parle d'abord de disette.

Alors si tu as échoué, le texte ne dit pas que tu n'as pas assez cru. Il ne parle pas de ça. Il parle d'un homme en prison qui remercie des amis pour un colis, et qui dit qu'il a traversé le trop et le pas assez.

Le « tout » de Paul contenait la faim. Il contient peut-être aussi le jour où tu as perdu.

La rédaction AyinPrayer

Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.

Sources

  1. Philippiens, Louis Segond 1910 (info-bible.org)
  2. Philippiens 4:10-13, Louis Segond (Bible Gateway)
  3. Autarkês, Strong 842 (Bible Hub)
  4. Philippiens 4:13, texte grec selon les éditions (Bible Hub)
  5. « Can You 'Do All Things Through Christ' Even at Your Worst? A Closer Look at Philippians 4:13 » (The Christian Post)
  6. Jonathan Merritt, « How Christians Misuse Philippians 4:13 »
  7. 3:16 game (Wikipédia, en anglais)
  8. Barbara Ehrenreich sur *Bright-Sided* (Democracy Now, 2009)
  9. Kate Bowler on tragicomedy, and the errors of manifesting and prosperity gospel (Theos, 2023)
  10. Kappes et Oettingen, « Positive fantasies about idealized futures sap energy », 2011

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