Épuisé après le dimanche : ce qu'on n'ose pas avouer
On rentre du culte, on ferme la porte, et on n'a plus rien. Ni pour les siens, ni pour soi, ni pour Dieu.

Sommaire
- Épuisé après l'église, et personne ne le voit
- Le burn-out a un nom, et il ne parle pas de foi
- La fatigue de compassion : le prix de porter les autres
- Paraître joyeux parce qu'on est à l'église
- Les introvertis et la fatigue sociale
- Ceux qui vivent à côté de la chaire
- « Je n'ai plus envie d'aller à l'église »
- Ce que le texte montre
Le dimanche soir, il y a un moment précis.
On pose les clés. On enlève ses chaussures. Et on s'assoit sans rien faire, parce qu'on ne peut plus rien faire. La tête est pleine de visages, de phrases, de choses à ne pas oublier. Le corps est vide.
On était pourtant à l'église. Là où on est censé repartir rechargé.
Alors on n'en parle pas. Parce que dire « je suis épuisé après l'église », ça sonne comme un reproche. Ou comme un aveu de faiblesse spirituelle.
Épuisé après l'église, et personne ne le voit
Ceux qui le vivent le plus ne sont pas toujours ceux qu'on croit.
C'est la personne qui arrive une heure avant pour ouvrir, installer, brancher. Le musicien qui a répété le samedi. Celle qui tient l'accueil et se souvient de tous les prénoms. Celui qui anime le groupe des jeunes. Le responsable qu'on arrête dans le couloir pour « juste une petite question ». Le conjoint du pasteur, qui sourit à tout le monde et rentre seul.
Pour eux, le dimanche n'est pas un jour de repos. C'est le jour le plus chargé de la semaine.
Et comme ils servent, on suppose qu'ils vont bien. Ils le supposent eux-mêmes, souvent.
Le burn-out a un nom, et il ne parle pas de foi
La psychologue américaine Christina Maslach a consacré ses recherches au burn-out. Avec Michael Leiter, elle le décrit comme une réponse prolongée à des tensions relationnelles chroniques dans le travail. Il a trois visages.
D'abord l'épuisement : l'énergie qui s'en va, la fatigue qui ne passe plus. Ensuite le cynisme, une manière de se détacher, de devenir irritable, de perdre l'idéal qu'on avait au départ. Enfin le sentiment d'inefficacité : on a l'impression de ne plus rien accomplir, de ne plus y arriver.
Ses travaux sont nés dans les métiers où l'on s'occupe des autres : le soin, l'éducation, l'aide sociale. Là où le contact humain est constant et chargé d'émotion. Ils portent sur le travail rémunéré. Mais quiconque a servi longtemps dans une église reconnaîtra quelque chose dans cette description.
Un détail compte. Maslach et Leiter distinguent le burn-out de la dépression : le burn-out est lié à une situation précise, la dépression touche toute la vie. Autrement dit, être à bout après des années de service ne dit rien de la qualité de ta foi. Ça dit quelque chose de ce que tu portes.
Si la fatigue déborde sur tout le reste, si le sommeil, l'appétit ou l'envie de vivre sont touchés, un médecin ou un psychologue existe pour ça. Ce n'est pas un manque de confiance en Dieu.
La fatigue de compassion : le prix de porter les autres
Il y a une autre fatigue, plus discrète. Celle d'écouter.
À l'église, on reçoit des confidences. Un divorce, un diagnostic, un enfant qui va mal, un deuil. On écoute, on prie, on rentre chez soi. Et ça ne reste pas à la porte.
Le chercheur Charles Figley a appelé cela la fatigue de compassion, et il en parle comme du « cost of caring » : le prix que paient ceux qui prennent soin des autres. La littérature la décrit chez les soignants et les thérapeutes, exposés jour après jour à la souffrance des autres.
Personne n'a formé l'animatrice du groupe de maison à ça. Elle écoute quand même, parce qu'elle aime ces gens. C'est justement pour ça que ça use.
Paraître joyeux parce qu'on est à l'église
Il existe un mot pour une fatigue que beaucoup ressentent sans savoir la nommer.
En 1983, la sociologue Arlie Hochschild a publié The Managed Heart. Elle y décrit le « travail émotionnel » : afficher une émotion qu'on ne ressent pas, parce que la situation l'exige. Elle a étudié des hôtesses de l'air, tenues de rester calmes et souriantes quoi qu'il arrive.
L'église n'est pas une compagnie aérienne. Mais on y connaît cette pression-là. Le sourire à l'entrée. Le « ça va, et toi ? » quand ça ne va pas. La louange chantée le visage ouvert, le cœur fermé. On ne ment pas vraiment. On tient un rôle, et tenir un rôle fatigue.
Les introvertis et la fatigue sociale
Pour certains, le simple fait d'être au milieu des gens coûte.
Le psychologue Scott Barry Kaufman a présenté une étude finlandaise publiée en 2016 dans le Journal of Personality. Les participants qui se comportaient de façon plus extravertie se sentaient mieux sur le moment. Mais trois heures plus tard, ils rapportaient plus de fatigue. Et ce résultat valait pour les introvertis comme pour les extravertis.
Ça ne veut pas dire que les gens sont un problème. Ça veut dire que la conversation, l'accueil, le café après le culte, tout cela demande de l'énergie. Chez ceux qui en ont moins pour ça, la réserve est vide avant midi.
Ceux qui vivent à côté de la chaire
Les chiffres existent pour ceux qui dirigent.
En octobre 2021, l'institut Barna a interrogé 507 pasteurs protestants américains : 38 % disaient avoir envisagé de quitter le ministère à plein temps dans l'année. Ils étaient 29 % au début de la même année. En mars 2022, le chiffre montait à 42 %. Parmi eux, 56 % citaient « l'immense stress » du métier et 43 % disaient se sentir seuls et isolés. En 2023, Barna mesurait une baisse, à 24 %. Un sur quatre, c'est encore beaucoup.
Leurs conjoints portent autre chose. Une enquête de Lifeway Research auprès de 720 conjoints de pasteurs, en 2017, a trouvé que 69 % avaient peu de personnes à qui se confier. 86 % disaient qu'on attendait d'eux un couple modèle, 79 % une famille modèle. Près de la moitié, 49 %, disaient vivre dans un bocal.
Ce sont des études américaines. Elles ne disent pas tout de ce qui se vit ailleurs. Mais elles donnent des nombres à ce que beaucoup taisent.
« Je n'ai plus envie d'aller à l'église »
Et un jour, la phrase arrive. D'abord dans sa tête, puis à voix basse.
Je n'ai plus envie d'y aller.
On a honte de l'avoir pensé. On se demande si on perd la foi. On se demande ce que les autres diraient.
Il faut regarder ce que cette phrase contient vraiment. Souvent, ce n'est pas « je ne veux plus de Dieu ». C'est « je ne peux plus porter ce que j'y porte ». Ce n'est pas la même chose. L'une est une question de foi. L'autre est une question de fatigue, et une fatigue se regarde en face.
Personne ne peut décider à ta place s'il faut lever le pied, poser un service, parler à un responsable, ou changer quelque chose. Mais on peut au moins dire la chose sans se condamner.
Ce que le texte montre
Il y a un passage de l'Évangile de Marc où les disciples reviennent de mission. Ils racontent tout ce qu'ils ont fait. Et la réponse de Jésus n'est ni une félicitation, ni une nouvelle mission.
« Venez à l'écart dans un lieu désert, et reposez-vous un peu. Car il y avait beaucoup d'allants et de venants, et ils n'avaient même pas le temps de manger. » >Marc 6:31
Le texte ne dit pas qu'ils avaient mal servi. Il ne dit pas qu'ils manquaient de zèle. Il dit qu'il y avait trop de monde, et qu'ils n'avaient pas mangé.
Et il ne dit pas non plus que ce repos a duré. La suite du chapitre montre la foule qui les rejoint. Le texte ne promet pas une vie sans fatigue. Il montre seulement qu'à ce moment-là, le repos a été proposé, et pas reproché.
Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.
Sources
- Christina Maslach et Michael P. Leiter, « Understanding the burnout experience: recent research and its implications for psychiatry », World Psychiatry, 2016
- Compassion fatigue (Charles Figley, Treating Compassion Fatigue, 2002), Wikipedia
- Paiva-Salisbury et Schwanz, « Building Compassion Fatigue Resilience », Journal of Health Service Psychology, 2022
- The Managed Heart (Arlie Russell Hochschild, 1983), Wikipedia
- Scott Barry Kaufman, « Both Introverts and Extraverts Get Exhausted from Too Much Socializing », Scientific American, 2016
- Barna, « 38% of U.S. Pastors Have Thought About Quitting Full-Time Ministry in the Past Year », 2021
- Barna, « Pastors Share Top Reasons They've Considered Quitting Ministry in the Past Year », 2022
- Barna, « Pastors Quitting Ministry: New Barna Data Shows a Shift », 2023
- Lifeway Research, « Pastors' Spouses Experience Mixed Blessings », 2017
- Marc 6:31, Louis Segond 1910, BibleGateway
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