Célibataire à l'église, et fatigué des phrases toutes faites
Les mariages des autres, les phrases gentilles qui font mal, et une question qu'on garde pour soi : est-ce que Dieu m'a oublié ?

Sommaire
On a appris à sourire au bon moment.
Quand un couple annonce ses fiançailles au culte. Quand on est le seul à venir sans personne au repas de l'église. Quand une dame bienveillante demande, pour la troisième fois de l'année, s'il y a « quelqu'un en vue ».
On sourit. On répond que non, pas pour l'instant. Et on rentre seul, avec une fatigue qu'on n'explique à personne.
Le célibat qui dure, ce n'est pas seulement une absence. C'est aussi tout ce qu'on entend autour.
Célibataire à l'église : les phrases qui font mal
On les connaît par cœur.
« C'est quand tu arrêteras de chercher que tu trouveras. » « Dieu te prépare quelqu'un. » « Profite de ton célibat. »
Ceux qui les disent veulent souvent bien faire. Mais ces phrases ont un point commun. Elles transforment une peine en problème à résoudre. Et le problème, c'est nous. On cherche trop, ou pas assez. On n'a pas assez prié, ou on a mal prié. On n'a pas assez lâché prise.
Sur les sites chrétiens francophones, les lettres de lecteurs disent la même chose avec d'autres mots. Il y a celui qui écrit que tous ses proches sont en couple, et qu'il se sent seul à chaque réunion de famille. Il y a celle qui constate que personne, dans son église, ne s'intéresse à elle. Et il y a ceux qui avouent osciller entre deux réactions : cacher leur tristesse pour paraître contents, ou en vouloir à Dieu.
Aucune des deux ne se dit facilement le dimanche.
Ce que la psychologie appelle l'invalidation
Les psychologues ont un mot pour ce que produisent ces phrases. Ils parlent d'invalidation émotionnelle.
La notion vient des travaux de la psychologue Marsha Linehan. En 2018, Melissa Zielinski et Jennifer Veilleux l'ont définie ainsi, dans la revue Psychological Assessment : un échange où l'émotion qu'on exprime reçoit une réponse qu'on perçoit comme disant que cette émotion est fausse ou déplacée.
Le mot important, c'est « perçoit ». Il ne s'agit pas de l'intention de l'autre. Il s'agit de ce qu'on reçoit.
Dans leur étude, plus les personnes se sentaient invalidées, plus elles rapportaient de symptômes dépressifs et anxieux, et de difficultés à réguler leurs émotions. Et elle laissait prévoir, un mois plus tard, une santé psychologique et relationnelle moins bonne.
On le devine sans étude. À force d'entendre que sa tristesse est un manque de foi ou de patience, on finit par ne plus la dire. Et parfois par ne plus se la permettre à soi-même.
Chrétienne célibataire : ce que disent les chiffres
Le sentiment d'être une note de bas de page n'est pas qu'une impression.
En 2014, l'institut YouGov a interrogé 7 212 adultes en Grande-Bretagne, pour l'association Single Friendly Church et Christian Vision for Men. Les personnes mariées représentaient 47 % des adultes. Mais 60 % de ceux qui vont à l'église au moins une fois par mois. Et l'enquête estimait qu'il y avait un demi-million de femmes de plus que d'hommes parmi les pratiquants réguliers.
Un demi-million. Pour beaucoup de chrétiennes célibataires, ce n'est pas un chiffre. C'est la salle, le dimanche matin.
Le déséquilibre ne s'arrête pas à la Grande-Bretagne. En 2016, le Pew Research Center a comparé hommes et femmes chrétiens dans plus de cinquante pays. En moyenne, 53 % des femmes disent aller à un culte chaque semaine, contre 46 % des hommes. L'écart est de 10 points pour la prière quotidienne.
Alors la question « trouver un conjoint chrétien » n'est pas qu'une affaire de foi ou de patience. C'est aussi une affaire d'arithmétique.
Une autre enquête, menée en 2012 par le site de rencontres chrétien Christian Connection et analysée par le chercheur David Pullinger, a recueilli les réponses de plus de 3 000 célibataires chrétiens britanniques. Près de quatre sur dix disaient se sentir souvent « inadéquats ou ignorés » à l'église. 43 % disaient que leur église « ne savait pas quoi faire d'eux ». Pullinger résumait : ils se sentent membres de la communauté qui prie, mais pas de la communauté qui vit ensemble.
L'enquête vient d'un site de rencontres, et ses répondants ne représentent pas tous les célibataires. Mais les mots qu'ils ont choisis sont ceux qu'on entend partout.
Seul au milieu des autres
La solitude, ce n'est pas le nombre de gens autour de soi.
Les chercheurs Stephanie et John Cacioppo et leurs collègues la définissent comme un écart entre les relations qu'on voudrait et celles qu'on a. Ils écrivent qu'on peut se sentir seul dans une foule, ou dans un mariage. On peut donc se sentir seul dans une église pleine.
Ils décrivent aussi un effet qu'on reconnaît parfois trop bien : la solitude rend plus attentif, sans qu'on le veuille, à tout ce qui ressemble à un rejet. On se met sur la défensive, ou on se retire. Le cercle se referme.
Et ça ne fait pas seulement de la peine. En 2003, à l'université de Californie à Los Angeles, Naomi Eisenberger et Matthew Lieberman ont fait jouer des étudiants à un jeu de balle sur ordinateur, pendant une IRM. À un moment, les autres joueurs cessaient de leur envoyer la balle. Une zone du cerveau associée à la douleur physique s'activait. L'exclusion, même dans un jeu, s'inscrit comme une blessure.
Sur le long terme, l'enjeu est réel. En 2010, Julianne Holt-Lunstad et ses collègues ont rassemblé 148 études, portant sur plus de 300 000 personnes. Ceux qui avaient des liens sociaux plus forts avaient 50 % de chances de survie en plus sur la période étudiée.
Le lien ne se limite pas au couple. Mais quand l'église est le lieu où l'on devrait se sentir de la famille, être à part y pèse double.
Si la solitude s'installe au point de ne plus dormir, de ne plus avoir envie de rien, ou d'avoir des pensées sombres, un professionnel de santé peut être une aide. Ce n'est pas un aveu de faiblesse spirituelle.
« Dieu m'a oublié » : la question du célibat qu'on ne pose pas
À force, une autre question arrive. Plus bas, plus silencieuse. Pourquoi les autres, et pas moi ? Est-ce que Dieu m'a oublié ?
Personne ne peut y répondre à la place de Dieu. Et c'est justement ce que font les phrases toutes faites : elles répondent trop vite.
La Bible, elle, ne parle pas que de couples. Jérémie reçoit l'ordre de ne pas se marier. Paul écrit aux non-mariés qu'il est bon de rester comme lui, et il parle de sa situation sans honte. Jésus lui-même n'a pas eu d'épouse. Leur vie n'est pas présentée comme une attente de la vraie vie.
Ça n'efface pas le désir de quelqu'un. Ça ne dit pas que le célibat est un appel pour tous. Ça dit seulement que ces vies-là ne sont pas des notes de bas de page.
Et il y a les psaumes, où l'on trouve des mots que personne n'a lissés.
« Regarde-moi et aie pitié de moi, Car je suis abandonné et malheureux. » >Psaume 25:16
Le psalmiste ne demande pas qu'on lui explique. Il demande qu'on le regarde. Il se dit abandonné, et le texte le garde tel quel.
On n'a peut-être pas envie d'entendre une phrase de plus ce soir. On peut simplement dire la sienne, sans l'arranger. Même si c'est seulement : je suis seul, et ça fait mal.
Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.
Sources
- Single Friendly Church, « Numbers of single people in church » (enquête YouGov, septembre 2014, 7 212 adultes en Grande-Bretagne)
- Pew Research Center, « The Gender Gap in Religion Around the World » (mars 2016)
- Pew Research Center, « A religious gender gap for Christians, but not for Muslims » (mars 2016)
- Premier Christianity, « Church is "failing" single people » (enquête Christian Connection analysée par David Pullinger)
- Single Friendly Church, « Singleness in the UK Church, 2012 research »
- Zielinski et Veilleux, « The Perceived Invalidation of Emotion Scale (PIES) », Psychological Assessment (2018)
- Stephanie Cacioppo, Grippo, London, Goossens et John Cacioppo, « Loneliness: Clinical Import and Interventions », Perspectives on Psychological Science (2015)
- Eisenberger, Lieberman et Williams, « Does Rejection Hurt? An fMRI Study of Social Exclusion », Science (2003)
- ScienceDaily, « Rejection Really Hurts, UCLA Psychologists Find » (octobre 2003)
- Holt-Lunstad, Smith et Layton, « Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review », PLOS Medicine (2010)
- Lettres de lecteurs, Fréquence Chrétienne : « Mon célibat s'éternise et je suis malheureux »
- Lettres de lecteurs, Fréquence Chrétienne : « Célibataire chrétien : personne ne s'intéresse à moi dans mon église »
- Psaume 25:16, Louis Segond 1910
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