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Société

Croire loin de chez soi, dans une langue qui n'est pas la sienne

On a emporté sa Bible dans la valise. Pas l'église de ses parents, ni leur langue, ni leurs chants. Et le dimanche, parfois, on travaille.

Par La rédaction AyinPrayer7 min de lecture
Ayin, image provisoire
Sommaire
  1. Chrétien loin de sa famille : un deuil qui ne dit pas son nom
  2. Prier dans sa langue maternelle
  3. Une église africaine à Paris, ou à Bruxelles
  4. Solitude spirituelle de l'expatrié
  5. Foi et immigration : les enfants qui croient autrement
  6. Ce que le texte laisse dire

Au pays, on savait où aller le dimanche.

On connaissait les chants par cœur. On connaissait la voix du pasteur, ou celle du prêtre. On savait qui prierait pour nous si ça n'allait pas. On n'avait même pas à y penser.

Puis on est parti. Pour étudier, pour travailler, pour rejoindre quelqu'un. On a mis une Bible dans la valise. Le reste n'y tenait pas.

Ici, on prie encore. Mais pas tout à fait de la même façon. Et on n'en parle pas toujours, parce qu'on a déjà tant d'autres choses à porter.

Ce qu'on a quitté, ce n'est pas seulement un pays. C'est souvent une manière de croire avec les autres.

Chrétien loin de sa famille : un deuil qui ne dit pas son nom

Le psychiatre Joseba Achotegui, de l'université de Barcelone, travaille depuis de nombreuses années avec des migrants en Espagne. Il parle d'un « deuil migratoire ». Pas le deuil d'une personne morte. Le deuil de ce dont on est séparé.

Il en compte sept. La famille et les êtres chers. La langue. La culture. La terre, ses paysages, sa lumière. Le statut social. Le lien avec son groupe d'origine. Et les risques pour son corps, pendant le voyage.

Dans le texte où il présente ce travail, une phrase dit beaucoup en peu de mots. Loin de chez soi, il est plus difficile d'obtenir de l'aide émotionnelle dans les moments difficiles.

Quand les difficultés s'accumulent et durent, Achotegui parle de « syndrome d'Ulysse ». Il précise que ce n'est pas une maladie. C'est la réponse d'une personne à des conditions trop lourdes. Et il écrit que l'aide ne revient pas seulement aux médecins, mais aussi aux travailleurs sociaux et aux responsables de communauté.

La foi n'est pas dans sa liste. Mais elle traverse presque chaque ligne. Car pour beaucoup, la famille, la langue et la culture, c'était aussi l'église.

Prier dans sa langue maternelle

Il y a une expérience que beaucoup reconnaissent sans oser la dire. On prie en français, correctement. Et un jour de grande peine, c'est une autre langue qui revient. Celle de la grand-mère. Celle des cantiques de l'enfance.

La psychologue Catherine Caldwell-Harris a publié en 2014 une synthèse sur les émotions des bilingues. Elle rapporte que les bilingues disent souvent que jurer, prier, mentir ou dire « je t'aime » ne fait pas le même effet dans leur langue maternelle et dans une langue étrangère. Les études qu'elle rassemble trouvent en général une réaction émotionnelle plus forte dans la première langue.

Elle ajoute une nuance importante. Cet avantage suppose qu'on ait appris la langue tôt et qu'on la parle encore bien. Chez certains, la langue de l'enfance s'efface et n'a plus cette force.

Alors on se retrouve parfois entre deux. La prière d'ici est claire, mais elle semble loin du cœur. La prière d'avant touche le cœur, mais on n'a plus personne avec qui la dire.

Ce n'est pas un manque de foi. C'est peut-être seulement que certaines choses ne se disent bien que dans les mots avec lesquels on les a apprises.

Une église africaine à Paris, ou à Bruxelles

Beaucoup cherchent alors une église qui ressemble à celle d'avant. Et beaucoup en trouvent.

L'enquête Trajectoires et Origines, menée par l'Insee et l'Ined en 2019 et 2020, montre que les immigrés d'Afrique centrale se déclarent chrétiens à 77 %. Parmi ceux qui appartiennent à une Église chrétienne autre que catholique, 62 % sont des pratiquants réguliers. Chez les catholiques venus d'Afrique centrale, 55 % vont régulièrement à la messe. Chez les catholiques sans ascendance migratoire, c'est 6 %.

Ces églises existent depuis longtemps. L'historien Sébastien Fath, chercheur au CNRS, rappelle qu'une première thèse leur a été consacrée dès 1991, par Majagira Bulangalire. En 2018, il écrivait que la France métropolitaine compte près de 200 Églises protestantes alimentées en majorité par les diasporas congolaises. En 2009, le sociologue Baptiste Coulmont a cartographié environ soixante-dix affiches d'églises évangéliques africaines de la région parisienne. Elles se trouvaient surtout en Seine-Saint-Denis.

À Bruxelles, l'anthropologue Maïté Maskens a étudié les Églises pentecôtistes. En 2012, elle expliquait à la RTBF que la grande majorité de leurs fidèles sont des migrants, ou sont marqués par l'expérience migratoire.

Pour beaucoup, ces lieux sont bien plus qu'un culte. On y retrouve une langue, des chants, des visages, une façon de prier à voix haute. On y retrouve, un peu, la famille.

Mais tout le monde ne la trouve pas. Certains vivent loin des grandes villes. D'autres ne se reconnaissent pas dans l'église la plus proche. D'autres encore y vont, et se sentent seuls quand même.

Solitude spirituelle de l'expatrié

Les chercheurs ont un nom pour la fatigue de devoir tout réapprendre. Ils parlent de stress d'acculturation.

Le psychologue John Berry l'a étudié au Canada. En 1987, avec ses collègues, il a interrogé 1 197 personnes réparties en cinq groupes. Les réfugiés, ceux qui avaient le moins choisi de partir, montraient plus de stress que les immigrés volontaires. Ce que l'étude a établi tient en une phrase. Ce stress est réel, et il dépend de qui s'adapte, et dans quelles conditions.

La foi peut porter ce poids. Elle peut aussi devenir un endroit de plus où l'on se sent étranger. On ne connaît pas les codes. On ne sait pas à qui confier une demande de prière. On sourit à la sortie, et on rentre seul.

Et puis il y a le dimanche. Selon la Dares, en 2022, 23,5 % des personnes en emploi en France ont travaillé au moins un dimanche sur une période de quatre semaines. En 2019, c'était 25,8 %. Pour ceux qui travaillent ce jour-là, l'église devient un lieu qu'on regarde de loin. On culpabilise. On se demande si on croit encore vraiment, puisqu'on n'y est plus.

Personne ne pose la question à voix haute. Alors on la garde pour soi, avec le reste.

Foi et immigration : les enfants qui croient autrement

Il y a enfin une douleur plus discrète. Celle des parents qui voient leurs enfants grandir ici.

Les enfants parlent français mieux que la langue de la maison. Ils trouvent le culte trop long, ou ne comprennent pas ce qui se chante. Certains croient, mais autrement. D'autres ne croient plus.

L'enquête Trajectoires et Origines donne une mesure de ce passage. En France, 67 % des personnes élevées par des parents catholiques gardent cette religion. C'est 69 % pour les autres confessions chrétiennes. Chez les descendants de deux parents immigrés, 26 % se disent sans religion. C'est 19 % chez les immigrés arrivés après 16 ans, et 58 % chez les personnes sans ascendance migratoire.

Ces chiffres ne disent pas ce qui se passe dans une famille. Ils disent seulement qu'on n'est pas les seuls à voir la foi changer de forme d'une génération à l'autre.

On a transmis ce qu'on pouvait, dans un pays qui n'était pas le sien. Ce qu'ils en feront ne dépend pas que de nous.

Ce que le texte laisse dire

La Bible est pleine de gens partis. Abraham qui quitte sa terre sans savoir où il va. Ruth qui suit sa belle-mère dans un pays qui n'est pas le sien. Et le peuple déporté à Babylone, qui s'assoit au bord des fleuves et pleure.

Là-bas, on leur demande de chanter. Ils répondent par une question.

« Comment chanterions-nous les cantiques de l'Éternel Sur une terre étrangère ? » >Psaume 137:4

Ils ne font pas semblant d'aller bien. Ils ne répondent pas à leur propre question. Et le psaume est resté dans le livre.

On a le droit, nous aussi, de ne pas savoir comment chanter ici. On peut commencer par une prière très courte. Dans la langue qui vient. Même si c'est celle qu'on n'a plus parlée depuis longtemps.

La rédaction AyinPrayer

Les articles signés par la rédaction sont écrits ou relus par l’équipe d’AyinPrayer, selon la charte éditoriale.

Sources

  1. Joseba Achotegui, « Migration et santé mentale : le syndrome d'Ulysse », université de Barcelone et Health Initiative of the Americas, UC Berkeley (traduction Familles du Monde)
  2. Catherine L. Caldwell-Harris, « Emotionality differences between a native and foreign language: theoretical implications », Frontiers in Psychology (2014)
  3. Insee, « La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines », Immigrés et descendants d'immigrés en France, édition 2023 (enquête Trajectoires et Origines 2, 2019-2020)
  4. Sébastien Fath, « Les Églises francophones d'expression africaine », Regards protestants (17 mai 2018)
  5. Baptiste Coulmont, « Églises évangéliques africaines : cartographie » (26 septembre 2009)
  6. RTBF, « Un Bruxellois sur 20 est pentecôtiste », avec l'anthropologue Maïté Maskens (29 mars 2012)
  7. Simply Psychology, « Acculturation », présentation de l'étude de Berry, Kim, Minde et Mok (1987)
  8. Légisocial, d'après la Dares, « Le travail le dimanche » (4 octobre 2023)
  9. Psaume 137:4, Louis Segond 1910

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